L’hypertension artérielle reste le premier facteur de risque cardiovasculaire modifiable, et pourtant ses complications à long terme continuent d’être sous-estimées en pratique clinique. La discordance entre la fréquence des épisodes hypertensifs vus aux urgences et leur faible taux d’hospitalisation immédiate entretient une perception trompeuse de bénignité, retardant l’intensification thérapeutique chez des patients dont le pronostic vasculaire se dégrade silencieusement.
Hypertension aux urgences : un taux d’hospitalisation qui masque le risque réel
Une étude de cohorte portant sur plus de 20,6 millions de passages aux urgences aux États-Unis (2016-2018), publiée dans le Journal of the American Heart Association, révèle qu’environ un tiers des diagnostics cardiovasculaires aux urgences sont liés à l’hypertension. Le chiffre qui interpelle : un taux d’hospitalisation inférieur à 3 % et une mortalité sous 0,1 %.
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Cette discordance entre fréquence élevée et gravité apparente faible fausse la perception du risque. Le patient quitte les urgences rassuré, le médecin urgentiste classe le passage comme bénin. Nous observons que cette répétition de consultations sans hospitalisation crée un effet de normalisation : l’HTA devient un motif de passage « ordinaire », pas un signal d’alerte sur la trajectoire vasculaire à dix ans.
Le problème ne réside pas dans la prise en charge aiguë, qui est adaptée. Il réside dans l’absence de relais structuré vers une évaluation du risque global après le retour à domicile.
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Scores SCORE2 et SCORE2-OP : ce que changent les recommandations européennes 2024

Les lignes directrices européennes actualisées en 2024 pour la prise en charge de l’hypertension introduisent un changement de paradigme dans la stratification du risque. La décision d’intensifier le traitement antihypertenseur ne repose plus uniquement sur les valeurs tensionnelles, mais sur le risque cardiovasculaire global estimé par les scores SCORE2 et SCORE2-OP.
SCORE2 s’applique aux patients de 40 à 69 ans, SCORE2-OP aux 70 ans et plus. Ces outils estiment le risque d’événements cardiovasculaires fatals et non fatals à dix ans. Un seuil de risque supérieur ou égal à 10 % est défini comme « risque accru » justifiant une intensification thérapeutique.
En pratique, cela signifie qu’un patient dont la pression artérielle est modérément élevée, mais qui cumule d’autres facteurs (âge, dyslipidémie, tabagisme, diabète), peut relever d’un traitement plus agressif que ne le suggéreraient ses seuls chiffres tensionnels. Nous recommandons l’intégration systématique de ces scores dans le suivi de tout hypertendu, y compris ceux dont la tension semble « limite ».
Atteinte des organes cibles et HTA masquée
Les recommandations 2024 insistent également sur la recherche d’atteintes infracliniques des organes cibles. L’hypertrophie ventriculaire gauche, la microalbuminurie, l’épaississement intima-media carotidien sont autant de marqueurs qui reclassent un patient apparemment à risque modéré dans une catégorie justifiant une prise en charge renforcée.
L’HTA masquée, normale au cabinet mais élevée en ambulatoire, concerne une proportion non négligeable de patients. Elle échappe au dépistage classique et expose à un surrisque cardiovasculaire comparable à celui de l’HTA permanente. L’automesure tensionnelle et la mesure ambulatoire de la pression artérielle (MAPA) sont les seuls moyens fiables de la détecter.
Insuffisance cardiaque et hypertension : une complication sous-diagnostiquée chez le sujet âgé
La majorité des hypertendus ont plus de 60 ans. Chez cette population, l’insuffisance cardiaque est la complication la plus fréquente et la plus sous-estimée. L’hypertrophie ventriculaire gauche consécutive à des années de surcharge barométrique évolue vers une dysfonction diastolique, puis vers une insuffisance cardiaque à fraction d’éjection préservée (ICFEp).
Le tableau clinique de l’ICFEp est trompeur : dyspnée d’effort attribuée à l’âge ou au déconditionnement, prise de poids modérée, oedèmes discrets. Sans échocardiographie systématique, le diagnostic est posé tardivement, souvent lors d’une décompensation aiguë.
- L’hypertrophie ventriculaire gauche détectée à l’ECG ou l’échocardiographie doit déclencher une réévaluation complète du traitement antihypertenseur
- Un dosage du BNP ou NT-proBNP chez tout hypertendu de plus de 65 ans avec dyspnée permet un dépistage précoce de l’insuffisance cardiaque
- La combinaison HTA et fibrillation atriale multiplie le risque d’accident vasculaire cérébral et nécessite une anticoagulation évaluée individuellement

Complications cardiovasculaires de l’HTA : pourquoi la France sous-estime encore le fardeau global
En France, plusieurs millions de personnes vivent avec une hypertension non diagnostiquée ou insuffisamment contrôlée. Le caractère silencieux de la maladie, combiné à une inertie thérapeutique documentée, explique que le fardeau cardiovasculaire attribuable à l’HTA reste largement sous-évalué dans les statistiques nationales.
L’inertie thérapeutique ne concerne pas seulement le patient qui oublie son traitement. Elle concerne aussi le praticien qui ne modifie pas une ordonnance face à des chiffres tensionnels non contrôlés, par habitude ou par crainte d’effets secondaires chez le sujet âgé.
Dépistage cardio-neuro-vasculaire : les nouvelles mesures françaises
La stratégie nationale de lutte contre les maladies cardio-neuro-vasculaires prévoit un renforcement du dépistage. L’enjeu est double : identifier les hypertendus qui s’ignorent et reclasser ceux dont le risque global justifie une intensification.
- L’automesure tensionnelle à domicile, recommandée par la Haute Autorité de Santé, reste sous-utilisée par les patients comme par les médecins
- Le bilan sanguin orienté vers le risque cardiovasculaire (glycémie, bilan lipidique, créatininémie) doit accompagner toute découverte d’HTA
- La mesure ambulatoire de la pression artérielle (MAPA sur 24 heures) permet de confirmer le diagnostic, dépister l’HTA masquée et évaluer le profil tensionnel nocturne, facteur pronostique à part entière
La pression artérielle nocturne, en particulier, est un marqueur de risque cardiovasculaire indépendant. Un profil « non-dipper » (absence de baisse nocturne physiologique) est associé à une incidence accrue d’événements cardiovasculaires, mais cette donnée n’est accessible que par MAPA, rarement prescrite en première intention.
Tant que la prise en charge de l’hypertension restera centrée sur le chiffre tensionnel de consultation, sans intégration systématique du risque global, de l’automesure et de la recherche d’atteintes infracliniques, les complications cardiovasculaires liées à l’HTA continueront d’être diagnostiquées trop tard. Le coût humain et économique de ce retard justifie une refonte des pratiques de suivi, pas uniquement des seuils de traitement.

